émigration

L'émigration est  un aspect structurel de la démographie de la ville de Figuig.

C’est aussi un phénomène ancien, l’émigration a connu un très fort développement au siècle dernier. La connaissance statistique de l’émigration date du début des années 1950, grâce à la monographie de Marc BONNEFOUS (1953) sur Figuig et à l’étude de Paul AZAM (1951) sur le Maroc Oriental.
Marc BONNEFOUS avait estimé à cette période le nombre d’émigrés temporaires à Figuig à 1481 personnes et d’émigrés définitifs à 2 639 personnes, soit un nombre équivalent à peu près aux 2/5 des sédentaires. La proportion aujourd’hui serait plutôt de trois émigrés pour un Figuigui resté sur place (estimations municipales). Dans le qsar Ouled Slimane, le nombre de chefs de ménages émigrés était équivalent dès 1950 à celui de ceux qui étaient restés.
A Figuig, dans un premier temps, l’émigration a concerné exclusivement la population masculine. Seuls les émigrés définitifs (très peu nombreux au demeurant) emmenaient leurs familles avec eux puisqu’ils n’avaient plus l’intention de revenir se fixer au pays natal.
Les émigrés temporaires considéraient leur absence de l’oasis comme une situation transitoire, comme un sacrifice obligatoire, nécessaire à la survie du groupe. Dans la presque totalité des cas, ils laissaient leurs familles sur place et lui envoyaient régulièrement des fonds. Ils revenaient à l’occasion de fêtes, notamment lors de la récolte des dattes. Enfin, les membres d’une même famille quittaient le pays à tour de rôle afin de toujours laisser un homme veiller sur la famille.

Alors que les migrants définitifs vont se préoccuper de trouver un endroit où s’installer et recommencer en quelque sorte une nouvelle vie, les migrants temporaires, qui n’ont, la plupart du temps, pas de famille avec eux, vont suivre l’évolution du marché du travail et se déplacer en fonction des opportunités. N’ayant aucun désir de rester à demeure sur le lieu de travail, l’activité passe avant le choix du pays.
En 1950, les émigrés temporaires ne restaient dans le Protectorat que dans la proportion de 28% alors que 55% d’entre eux se rendaient en Algérie, l’émigration vers la France en concernait 16,5%. D’ailleurs, le territoire du gouvernement général a longtemps constitué une étape presque obligatoire pour ceux qui souhaitaient se rendre en France (les permis de travail étaient plus facilement attribués en Algérie qu’au Maroc).
Avec le renforcement des frontières par l’Algérie, les années 1960 marquent le début de l’émigration massive à Figuig. La direction des statistiques du Ministère du plan chiffre cette émigration à 1 734 pers. entre 1960 et 1971 et à 3 162 pers. entre 1971 et 1982. En réponse à l’affirmation de l’identité nationale algérienne, les Figuiguis vont se tourner vers l’émigration intérieure, bien plus qu’ils ne le faisaient auparavant.
Entre 1975 et 1982, le nombre de personnes ayant quitté la province de Figuig est estimé à 6015 personnes[ Calcul effectué sur la base des éléments fournis par les recensements de 1982 et 1975 (effectué à l’occasion de la marche verte).] (il est à noter qu’à la même période, 2812 personnes du milieu Les chiffres du recensement de 1982 montrent qu’à Figuig, parmi les chefs de ménage, 22,5% déclaraient n’avoir jamais émigré avec une forte disparité inter-qsour: 5.2% pour le Hammam Tahtani et 40% pour le qsar Ouled Slimane.
Figuig est placée parmi les centres où le solde migratoire négatif est des plus élevés du Maroc. Le plan d’aménagement de la ville de Figuig indique que 4 430 personnes ont quitté l’oasis entre 1982 et 1994. La très légère diminution de la population de l’oasis pendant cette même période, de 14 542 à 14 245 habitants, ne peut s’expliquer que par l’accroissement naturel (sans oublier 1233 personnes immigrées).
Certains estiment cette hémorragie être fort inquiétante et préjudiciable pour le devenir de la cité mais ce diagnostic est à relativiser pour de nombreuses raisons, dont deux principales:
- le lien entre les migrants et l’oasis est toujours maintenu bien que l’émigration en soit à sa quatrième génération,
- ces liens se matérialisent de nombreuses manières, notamment par l’existence d’un réseau informel des personnes originaires de l’oasis qui, où qu’elles se trouvent, constituent des communautés,
Contrairement, à ce qui se passe dans les autres oasis, l’émigration internationale est plus importante que l’émigration intérieure. La communauté la plus ancienne et la plus importante est celle de France (en 1998, Abdelkrim SAA évalue dans sa thèse [ A.SAA , Parenté et émigration externe des oasiens de Figuig (Maroc oriental), thèse de doctorat d’anthropologie, dir. Camille LACOSTE- DUJARDIN, EHESS, 1998.] le nombre de chef de ménages originaires de Figuig résidant en région parisienne à environ 1 133 chefs de famille), mais depuis, d’autres ont été créées en Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Italie, en Espagne, mais aussi depuis le début des années 1990, au Canada et aux Etats-unis. Les pays arabes, notamment, la Libye et l’Arabie Saoudite, ont constitué une destination certaine dans les années 1980 mais qui a concerné une minorité. Cette émigration est particulière puisqu’elle ne va concerner que les jeunes hommes en âge de travailler, qu’elle est liée aux fluctuations du marché du travail, ce qui lui confère un caractère instable et temporaire. Les pays du Maghreb ne sont pas du tout des destinations prisées. Ceux qui sont restés en Algérie sont devenus Algériens et du fait des relations chaotiques entre les deux pays peuvent très rarement retourner à Figuig.
Le dernier point est à souligner car apparu dans les années 1990, il a pris dans les cinq dernières années une dimension importante. Il a contribué à mettre à jour le sentiment de malaise des jeunes qui jusqu’alors était très peu pris en compte par les pouvoirs politiques. Ce mouvement concerne l’ensemble du Maroc et n’est pas propre aux régions enclavées ou périphériques. L’émigration clandestine, encore plus que l’émigration légale, suppose des moyens financiers importants et des réseaux qui peuvent assurer une certaine prise en charge arrivé à destination. Pour ce qui concerne les oasis de l’étude, seule la population de Figuig possède les moyens à investir et les réseaux d’entraide. Depuis le milieu des années 1990, la population de Figuig, surtout jeune, est en situation de crise. Cela s’est manifesté par un mouvement d’émigration clandestine dont le pic en a été l’année 2000 lorsque environ 500 jeunes sont partis de cette manière. Cet événement a été fortement commenté au niveau provincial car Figuig jouissait jusqu’alors de l’image d’une cité où il faisait bon vivre. [ Une expression existe d’ailleurs au Maroc : une personne voulant signifier sa joie de vivre et son bonheur dira, littéralement, « j’ai dépassé Figuig » , dans le sens, « je suis encore mieux que si j’étais à Figuig ».] Pourtant, à titre comparatif, en 1951, 400 personnes avaient également quitté Figuig. Depuis le milieu de l’année 2001, ce mouvement est en nette régression dans la province même s’il se poursuit dans d’autres régions du Maroc.
Plusieurs travaux attestent l’importance de l’émigration dans la transformation des structures sociales et économiques de l’oasis de Figuig. Le déclin de l’activité commerciale (Figuig était sur la route du Soudan et de La Mecque), les évènements géopolitiques (l’amputation de son arrière-pays agricoles à cause du conflit algéro-marocain) et la crise de l’activité agricole (à cause d’une forte pression sur les ressources hydriques) ont fait que la recherche de ressources économiques à l’extérieur de l’oasis est devenue vitale. L’émigration à partir de cette oasis agit doublement comme régulateur démographique et économique. Actuellement, Figuig survit incontestablement grâce aux revenus de l’émigration. L’effet de cette mobilité est paradoxal. Elle a permis à une large frange de la population de vivre décemment. Elle est aussi la cause indirecte de la dégradation d’une partie de l’oasis, mais en même temps, de la consolidation de la vieille palmeraie. A l’extérieur de la ville, elle a permis l’émergence des fermes d’extension qui mettent en péril le fragile équilibre entre ressources hydriques et besoins.
La dégradation de l’oasis est visible par l’abandon des parcelles, le non entretien du réseau d’irrigation et la ruine des clôtures de séparation. La consolidation d’une partie de l’oasis est visible quand on voit les puits nouvellement creusés, les bassins individuels nouvellement construits et les palmiers récemment plantés. En même temps l’émigration a permis de mettre en valeur des centaines d’hectares hors palmeraie en rompant avec le vieux système d’irrigation et en lui substituant les forages et les puits individuels. A « Bérkoukès », le phénomène est édifiant, plusieurs agriculteurs ont créé leur exploitation individuelle grâce à leur épargne. Un, exploitant, explique que: « grâce à 13 ans passés à l’étranger, j’ai pu réunir une petite somme d’argent qui m’a permis de créer une ferme de 6 ha dont j’exploite 4 ha en irrigué. Sans cet argent, je n’aurais jamais imaginé pouvoir réaliser mon projet ».